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| Jean
FUGÈRE - Octobre 1997 - Théâtre du Nouveau
Monde, Montréal. Enregistrement de l'émission De bouche à oreille, Radio-Canada. © Ludovic Fremaux & Éditions Hurtubise HMH ltée |
Préface |
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La photographie sied bien aux auteurs. La noir et blanc, particulièrement, subtil écho de leur lutte répétée avec la page blanche. Et puis, entre les phrases de l'auteur et les clichés du photographe, il y a ce lien intime, comme une évidence : les deux ne prennent tout leur sens et ne se développent que dans le silence. Loin du populeux et du tonitruant. J'aime le silence des photos de Ludovic Fremaux. Il me semble à mille lieues de l'agitation forcée qui suinte des clichés glacés des kiosques à journaux. Il y a de la réserve, de la modestie dans ce silence. Cherchez l'artiste : vous le trouverez d'abord dans cette discrétion. Étonnant de la part d'un grand garçon dégingandé de 6 pieds et 4 pouces. Qui plus est, un grand garçon armé d'un objectif par essence importun. D'où vient donc ce don d'éclipse - osons l'écrire - si rare chez un Français ! cet art de disparaître chaque fois devant son sujet et l'humeur de l'instant ? Car Ludovic Fremaux est d'abord un traqueur d'atmosphères. Chacune de ses photographies a son climat. Chacune inscrit une situation. Pas surprenant que Fremaux ait d'abord promené son appareil dans la rue : c'est l'instant qui palpite des ailes autour de l'objectif qui l'intéresse. Qu'il soit sublime d'amour, lourd d'ennui, gênant d'impudeur ou chargé de malaise, peu importe c'est l'instant. Dans sa vitalité. Pas question d'ailleurs, au grand jamais de retoucher un cadrage : ce serait là, affirme-t-il, une trahison à l'instant, un sacrilège, qui d'instinct l'insupporte. Ces clichés sont-ils des portraits ? Si peu, ai-je envie d'écrire. Amusez-vous un instant à leur sucrer le décor, comme on dit au cinéma, et vous réaliserez que Louis Hamelin a soudain l'air d'un poisson hors aquarium, qu'Antonine Maillet semble victime d'un ennuyeux torticolis, que Jacques Brault donne dans l'évangélisation du néant... Chez Fremaux, comme dans le poème d'Aragon Bierstube magie allemande* tout est affaire de décors. Le visage, le regard s'y conjuguent et n'en constituent plus dès lors qu'un des foyers de sens. Ne faudrait-il pas alors parler plutôt de scènes ? Comme on dit scènes de genre, en peinture, ou scènes de théâtre tout simplement. Chacun des ces écrivains semble en effet posé au milieu de son théâtre quotidien. Côté cour, côté jardin, côté cuisine, côté salon, côté médias, etc. Avec ici des personnages secondaires, là des actions parallèles et parfois, comme dans la photo d'Hélène Dorion, des apparitions quasi surnaturelles... Tout le doigté de Ludovic Fremaux tient justement à ce qu'il sait faire surgir en pleine lumière, le plus souvent naturelle, les rapports, les tensions, les intimités d'un personnage et de son décor. D'une pression du doigt, au bon moment, il les enflamme de sens. Il y a du Boubat certes chez ce Fremaux-là mais aussi du Cartier-Bresson pour qui photographier c'était mettre sur la même ligne de mire la tête, l'oeil et le coeur. Au fil de ces pages vous vivrez quarante écrivains. Tels quels. Tels qu'en leurs textes à gauche. Tels qu'en leurs pénates à droite. Certains familiers, bien sûr, d'autres moins. Je vous envie le bonheur secret de mettre enfin un visage sur des mots... « Ah ! c'est lui ! », « Ah ! c'est elle ! », « T'as vu son appartement ? » Est-ce donc ainsi que les écrivains vivent ? Malgré les absents - mais je subodore déjà un deuxième album ! - que voilà un bel instantané de la littérature québécoise d'aujourd'hui. Parcourez ce petit théâtre, entrez-y comme dans un album de famille, vous verrez que les écrivains ont bien raison de laisser ce grand garçon pénétrer non pas leur vie privée mais leur intimité. Assurément, ils ont senti que la ligne de mire de Ludovic Fremaux ne trahirait pas leurs lignes de dire, que ses silences sauraient répondre aux leurs. * Louis ARAGON, Le Roman inachevé, in La Guerre et ce qui s'ensuivit, Gallimard, 1956. Poème mis en musique par Léo FERRÉ sous le titre Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Jean FUGÈRE - Mars 1998. |
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